It’s a Wonderful World : un univers ludique merveilleux ?

Avec la fin des Grandes Guerres, le monde a pu prospérer, sous la houlette de Leaders éclairés et soucieux du bonheur de leurs peuples. En tout cas, tel est le discours « bonpensé », propagé dans chacun des cinq Empires de la planète. Pourtant, derrière cette harmonie apparente, les Empires se livrent à une concurrence féroce pour affirmer leur hégémonie scientifique, culturelle ou économique. Prenez la tête de l’un d’entre eux et œuvrez pour que le « meilleur des mondes » soit uniquement le vôtre…

« I see trees so green, red roses too / I see them bloom for me and you. / And I think to myself what a wonderful world… » A la découverte du titre du jeu de Frédéric Guérard, ce sont tout d’abord les paroles de la chanson de Louis Armstrong qui s’imposent à notre esprit. En 1967, dans un contexte troublé, celui de la ségrégation aux États-Unis et de la guerre du Vietnam, le jazzman sort de son répertoire habituel pour chanter la beauté du monde et les bonheurs les plus simples du quotidien. En 1987, le film Good Morning, Vietnam utilise « What a Wonderful World » pour sa bande-originale, dans une séquence qui juxtapose des scènes d’attentats, de guerre, de manifestations : les paroles se teintent alors d’une ironie grinçante. Le titre du jeu édité par la Boîte de Jeu et Origames revêt la même charge polémique puisque vous endosserez le rôle de Leaders qui prétendent agir pour le bien des citoyens alors qu’ils visent la domination sans partage du monde et des Hommes. It’s a Wonderful World vous plonge dans un univers dystopique uchronique et a de nombreuses histoires à raconter puisqu’en plus du jeu de base, les créateurs ont conçu des campagnes dites « Héritage » pour renforcer l’immersion. En novembre 2019, à la suite d’une deuxième opération de financement participatif sur Kickstarter, l’équipe a encore étoffé ce qui apparaît maintenant comme une véritable gamme ludique en ajoutant une extension au jeu de base, « Corruption et Ascension ». Quel beau parcours, en l’espace d’un peu plus d’un an, pour It’s a Wonderful World qui s’est forgé rapidement une belle réputation, remportant moins d’un mois après sa sortie, le Tric Trac d’Or 2019 et en janvier 2020 une nomination à l’As d’Or Expert ! Pourtant, Frédéric Guérard, l’illustrateur Anthony Wolff et les co-éditeurs ne comptent pas s’arrêter là puisqu’ils travaillent à étendre l’univers en transposant une partie des mécaniques qui ont fait le succès d’It’s a Wonderful World dans une version de fantasy médiévale pour deux joueurs, It’s a Wonderful Kingdom, dont le Kickstarter est prévu pour avril. La Boîte de Jeu et Origames ambitionnent-ils donc de devenir les Leaders incontestés du monde ludique ? Le développement de la gamme ne répond-il qu’à un désir bassement capitaliste de domination du marché ou faut-il cette fois prendre le titre au pied de la lettre et reconnaître qu’il s’agit de jeux merveilleux ?

1 à 5 joueurs – Environ 45 minutes – A partir de 14 ans – Prix de vente conseillé 39,90 euros

Contemplons le monde à nos pieds

Découverte de l’univers

Le monde merveilleux que vous allez découvrir appartient aux Hommes : les illustrations de couverture de la boîte de base d’It’s a Wonderful World et de son extension « Corruption et Ascension » ne mettent pas en avant une nature luxuriante mais bien les créations humaines. Au centre de la boîte, une femme et un homme se dressent devant des bâtiments qui occultent presqu’entièrement la perspective. Ce choix, ainsi que les matériaux représentés sur la boîte principale, l’acier, le béton, donne une impression de froideur au jeu qui vient porter son propos dystopique et mettre en avant l’ironie du titre. D’ailleurs, le pitch du dos d’It’s a Wonderful World parle de la fin des Grandes Guerres mais l’illustration nous invite à ne pas nous laisser leurrer par le discours politique officiel car elle est systématiquement construite, en ce qui concerne les couvertures, sur la confrontation : l’image de la boîte de base comme celle de l’extension est scindée en deux et les campagnes se construisent sur une alternative (sur « Guerre ou Paix », la colombe est maculée d’une trace de sang ; dans « Loisirs et Décadence », deux masques de théâtre, l’un de tragédie, l’autre de comédie, sont en partie superposés). Nous voilà bien dans un monde faussement fantastique.

Les boîtes contiennent toutes un matériel généreux. Dans la boîte de base, les deux plateaux à assembler et les jetons en carton sont d’une qualité honorable et ne s’abîment pas au fil des manipulations. Vous trouverez également trois supports cartonnés pour placer les jetons, plutôt dispensables. Les ressources sont représentées par des cubes en plastique, peu immersifs mais parfaitement fonctionnels. Les couleurs se distinguent bien et on apprécie la durabilité du matériau. Enfin, le jeu impressionne par l’épais paquet de cartes fourni. Elles peuvent sembler assez fines au premier abord mais résistent également bien à l’épreuve du temps et des mélanges forcément très nombreux compte tenu du nombre de cartes. Un carnet de score papier est glissé dans la boîte et l’ensemble des éléments prend place dans des compartiments aménagés dans un carton illustré et dans des sachets zips. Prévoyez un peu de temps pour la mise en place, même si celui-ci reste raisonnable. Les bonus Kickstarter améliorent cet aspect grâce à des petites coupelles en plastique pour stocker les cubes, ajout sympathique mais que vous pouvez tout à fait bricoler par vous-même si vous avez seulement la version boutique.

L’extension rajoute des cartes, des jetons et des cubes pour passer de 5 à 7 joueurs maximum. On y trouve également un grand tableau de scores effaçable pour remplacer le calepin papier du jeu de base. Là encore, la qualité est au rendez-vous mais on regrettera le volume important de la boîte par rapport au contenu et la présence d’un étui en carton dont on aurait pu se passer. Enfin, les campagnes sont proposées dans des contenants bien calibrés dans lesquels on ouvrira des enveloppes et boîtes mystère en carton avec de nouveaux éléments de jeu : le matériel ajouté s’adapte parfaitement au jeu de base. 

Via le financement sur Kickstarter, il était possible d’acheter la boîte « Héritage » pouvant accueillir tous les éléments du jeu de base, de l’extension et des campagnes. Je regrette toutefois qu’on ne puisse pas acquérir a posteriori, sur le site des éditeurs par exemple, ce contenant lorsque nous avons acheté les différentes parties de la gamme à l’unité. Cela s’explique sans doute par un coût trop important de production par rapport au marché réel, mais il faut avouer que ranger son jeu devient de plus en plus complexe après ajout de l’extension et des bonus de campagnes.

Avant votre investiture en tant que Leaders, il vous faudra passer par la lecture, souvent fastidieuse des règles. It’s a Wonderful World séduira les plus rétifs car les livrets fournis dans les jeux sont remarquables par leur lisibilité et leur clarté. Des schémas légendés, des encarts « conseils » ou « remarques », des rappels, agrémentent les explications de règles qu’on comprend donc immédiatement. Surtout, Origames et la Boîte de Jeu ont misé sur l’économie en allant à l’essentiel, ce qui contribue à l’accessibilité du jeu : les règles de la version originale tiennent en 6 pages puisque les deux dernières s’attardent sur des modes spécifiques. On ne se perd pas et quand bien même on aurait besoin d’y revenir, la typographie et les couleurs aident à se repérer dans le texte. Le minimalisme se retrouve dans les campagnes et l’extension avec des fiches de règles très courtes. Attention, dans les campagnes, les règles ne sont pas toutes inscrites dans un livret auquel vous vous référeriez dans l’ordre de vos missions, ce qui aurait été à mon sens plus pratique, mais elles sont glissées dans chaque enveloppe ou boîte que vous serez amenés à ouvrir pour garder le mystère le plus longtemps possible. Il faudra penser à bien ordonner vos feuillets de règle pour vous y retrouver.

It’s a Wonderful World est le résultat, dans son matériel, d’un beau travail éditorial. Petit bémol, cependant, les règles et deux cartes de l’extension présentent des fautes d’orthographe : il s’agit de petites coquilles qui ne nuisent pas à la compréhension mais c’est d’autant plus dommage quand l’erreur apparaît sur le matériel…

L’apparence du bonheur

On pénètre vite dans l’univers imaginé par Frédéric Guérard grâce aux superbes illustrations d’Anthony Wolff qui parvient à donner une cohérence à l’ensemble du matériel. L’artiste est un habitué des réalisations de la Boîte de Jeu puisqu’il a aussi travaillé sur Huns et sur Montana (en collaboration avec Klemens Franz) et on retrouve bien sa patte dans It’s a Wonderful World, dans sa façon de gérer les volumes avec des aplats de couleurs et dans son utilisation de lignes fortes pour structurer l’image et créer des contrastes. Son style produit un effet léché qui participe pleinement à la construction de la dystopie. On pourrait reprocher aux dessins du jeu un manque de chaleur et il n’y a qu’à regarder la différence de gamme chromatique employée entre It’s a Wonderful World et les jeux susmentionnés pour abonder dans ce sens : malgré le rouge-orangé de la couverture, les couleurs dominantes sont froides. Toutefois, je trouve que ce choix aide à faire comprendre l’instrumentalisation permanente dans la société que vous gouvernerez. Derrière des discours sur le bonheur commun, ce que recherchent tous les Leaders, c’est la fonctionnalité, la productivité, le profit. Les teintes des cartes nous invitent à nous distancier du « monde merveilleux » promis par les politiques, et annoncent la déshumanisation liée à un système totalitaire. Celle-ci est renforcée par le motif de la machine et notamment sur le plateau principal : il permet de suivre la chaîne de production et le graphisme, avec les tons de gris, les cadrans de mesure, les boulons et les vis, nous donne bien l’impression que tout est motivé uniquement par l’idée de progrès (et un progrès très industriel, et non social). C’est un Monde-Machine que nous peint Anthony Wolff. Le style est donc froid mais c’est pour mieux faire ressortir l’aspect glaçant de la contre-utopie. Le décalage entre le titre et la réalité du monde se perçoit même dans des petits détails comme le ciel, bleu mais toujours envahi de nuages sur les cartes.

Par ailleurs, je trouve que les illustrations créent un flou temporel qui entretient le malaise vis-à-vis de ce monde. En effet, les éléments futuristes pourraient nous désengager des idées présentées par le thème, mais l’univers d’It’s a Wonderful World n’appartient pas totalement à la science-fiction et semble étrangement proche de nous. C’est lié aux noms des cartes mais pas seulement : le style d’Anthony Wolff a quelque chose de rétro, empruntant à la fois à l’impressionnisme dont il s’inspire dans le traitement diffus de certains visages, et à l’esthétique des années 50 (la jeune femme allongée sur la plage devant la centrale nucléaire a tout de la pin-up, et la « téléportation » est furieusement rétrograde car elle rappelle les images publicitaires de la ménagère accueillant son mari après sa dure journée de travail). La dystopie se fait uchronie et on se prend à penser que l’univers vendeur de bonheur et pourtant oppressant serait le nôtre s’il avait évolué un peu autrement.

Je suis donc vraiment convaincue par les partis-pris graphiques de l’édition et par le travail de l’illustrateur qui constitue une formidable entrée en matière dans le thème dont nous reparlerons plus tard. La recherche de l’efficacité dans la société productiviste se retrouve d’ailleurs dans l’iconographie très simple et instinctive présente sur le matériel.

Du monde dystopique au monde ludique

Par leur travail éditorial et leur communication sur It’s a Wonderful World, Origames et la Boîte de Jeu tiennent un propos sur le secteur ludique qui a attiré mon attention.

Je m’étais jusqu’à présent efforcée de ne pas acheter de jeux via la plateforme Kickstarter. Tout d’abord je suis impatiente et je crains d’être victime de cette lassitude qui touche beaucoup de pledgers après plusieurs mois d’attente. Ensuite l’offre ludique, en termes de financement participatif, est pléthorique et il me semble encore plus difficile de dénicher les vraies perles par ce biais. Enfin, je préfère faire fonctionner le commerce local, mes boutiques de proximité, et soutenir la production « classique » de jeu de société. Je ne pouvais pas m’empêcher de me dire qu’investir via Kickstarter, c’est contribuer à la suppression d’intermédiaires et d’emplois et engraisser une entreprise déjà obèse. Toutefois, après avoir testé It’s a Wonderful World, dans sa version retail, j’ai eu la curiosité d’aller écouter les éditeurs qui ont bien expliqué leur démarche de financement. J’étais frustrée de l’exclusivité KS de la deuxième campagne et n’y voyais au départ qu’un argument pour encourager les gens à passer par la plateforme de financement pour acheter leur exemplaire. Néanmoins, l’équipe a justifié ce choix par un exposé sur le marché du jeu actuel : ce n’est qu’après avoir démarché les distributeurs, les ludicaires, qu’ils ont pris cette décision d’exclusivité car les coûts de production élevés de « Loisirs et Décadence » en faisaient un produit non adapté au circuit traditionnel (la campagne aurait été vendue 30 euros pour un jeu de base vendu 40 euros, ce qui la rendait bien trop onéreuse). La logique reste commerciale – et comment en serait-il autrement puisque le but de toute entreprise est d’exister – mais j’apprécie cette transparence. En outre, pour obtenir cette deuxième campagne, j’ai participé au financement KS de l’extension et j’ai pu constater que la Boîte de Jeu avait établi un partenariat avec des boutiques pour la remise des pledges : les magasins physiques recevaient ainsi un public qui reviendrait peut-être consommer chez eux et percevaient une commission pour chaque boîte remise. Le compromis est intéressant et montre que passer par Kickstarter n’est pas forcément antinomique d’un respect du marché ludique traditionnel. La Boîte de Jeu a d’ailleurs beaucoup communiqué sur sa page Facebook pour soutenir les boutiques pendant les deux confinements.

Ensuite, le travail éditorial d’Origames et de la Boîte de Jeu témoigne de leur préoccupation des joueurs : leur investissement ne s’est pas arrêté à la sortie d’It’s a Wonderful World sur le marché puisqu’ils ont continué à proposer du contenu, à travers quelques scénarios solos disponibles sur leur site ou sur leur page Facebook. D’autre part, les créateurs ont eu l’idée plaisante d’intégrer (mais uniquement dans la version Kickstarter, dommage !) des « easter eggs » ludiques, clins d’œil pour les passionnés de jeux de société : la carte « zone pavillonnaire » rend hommage à Welcome To Your Perfect Home de Benoît Turpin édité par Blue Cocker ; « l’Ecole Arcanique » est une référence à Res Arcana de Tom Lehmann, paru chez Sand Castle Games. Même si les éditeurs ont glissé quelques renvois à leur propre catalogue, avec Cerbère par exemple, l’ouverture à d’autres réalisations est vraiment sympathique.

Notons pour finir qu’It’s a Wonderful World reflète le souci de l’équipe de relever les défis auxquels est confronté le monde du jeu en termes de représentativité et de lutte contre les clichés sexistes : le choix de représenter sur la couverture, à la même échelle, un homme et une femme, mais aussi et surtout les rôles qui leur sont confiés (on a une cheffe de guerre avec la générale alors que l’homme appartient au monde des affaires) participent à la déconstruction des stéréotypes.

Dans la peau de Leaders

Un monde riche

Construire un monde n’a rien d’évident et la superficialité guette très souvent ceux qui s’y aventurent pour un jeu de plateau. Pour donner vie à un univers, il faut être capable de montrer toute sa diversité et It’s a Wonderful World y parvient bien en tant que gamme car les campagnes permettent de pallier quelques manques thématiques du jeu de base.

Ce dernier est déjà assez complet puisqu’à travers les 150 cartes, la plupart des domaines sont explorés. Ils apparaissent évidemment dans les différentes catégories de cartes, même si je n’ai pas été convaincue par l’ensemble de la terminologie pour chaque catégorie : les structures, utilisant majoritairement des matériaux, les véhicules se construisant avec de l’énergie, la recherche liée à la ressource « science », les projets nécessitant de l’or et les découvertes qui découlent de l’exploration. On voit se dessiner diverses orientations. C’est toutefois en regardant les cartes qu’on apprécie la richesse du monde. On peut construire des infrastructures industrielles, comme le « complexe industriel » ou la « centrale nucléaire », des armes comme la « méga-bombe » ou le « canon solaire », des espaces sociaux et culturels avec le « musée » ou l’« université ». La science s’intéresse à l’exploration spatiale grâce aux « satellites », à l’environnement puisque vous pouvez effectuer un « contrôle du climat », et à la médecine avec l’élaboration d’un « vaccin universel » (oups !). On aborde des thèmes comme le transhumanisme avec des hommes-robots ou la « cryogénisation ». Les créateurs envisagent toutes les possibilités puisque la ville peut être « souterraine » ou « sous-marine » et les humains sauront établir des bases « polaires » comme « lunaires ». Les loisirs et la consommation individuelle étaient étonnamment peu développés dans la version originale mais la campagne « Loisirs et Décadence » permet de renforcer cet aspect. Le nombre de cartes n’est pas là simplement pour apporter une variété mécanique mais contribue à la thématisation. D’autre part, l’auteur joue avec ce qui nous est familier, comme le « sous-marin », comme avec ce qui relève de la science-fiction comme l’« ascenseur spatial ».

Par ailleurs, la richesse du jeu apparaît aussi dans les nombreuses références culturelles. Les Empires avec lesquels vous jouez (5 dans le jeu de base, 7 si vous avez l’extension) renvoient tous à un continent, avec sa propre identité. Là encore, Anthony Wolff a fourni un beau travail en jouant avec les représentations des peuples tout en les modernisant. Or, la diversité du monde est également mise en avant grâce aux cartes « découvertes » qui présentent des vestiges mythiques, aussi bien pris dans la culture occidentale, avec la mythologie grecque (« le jardin des Hespérides »), celtique (« l’île d’Avallon »), scandinave (« l’Yggdrasil ») que dans les cultures amérindiennes (le « continent perdu de Mu » ou les « cités d’or ») par exemple.  On emprunte tour à tour aux récits bibliques avec la « Tour de Babel » et à l’hindouisme avec la « cité d’Agartha ». La diversité culturelle et religieuse est relayée par les multiples références qui peuvent être littéraires (sans surprise, vous retrouverez Jules Verne !) ou cinématographiques, avec de jolis clins d’œil à la pop culture que je vous laisse chercher.

Pour terminer, le thème est riche parce qu’il est bien exploité… mais il y a de la richesse au sens propre dans le jeu ! L’univers futuriste veut vous en mettre plein la vue et n’hésite pas à recourir au « bling-bling » des monuments pour le faire, pour le plaisir des yeux !

Dystopie et écriture politique

Le philosophe Miguel Abensour présentait l’utopie comme une stratégie d’écriture politique : le monde parfait décrit permettait de critiquer, en négatif du modèle imaginé, les défauts de la société contemporaine de son auteur. Ce qui se vérifie pour nombre d’utopies est encore plus juste pour les dystopies et It’s a Wonderful World soutient un propos sur l’Homme et sur la société des plus engagés.

A travers ce « monde merveilleux » dominés par des Leaders qui osent s’adresser à ceux qu’ils soumettent comme à des « citoyens », c’est évidemment le totalitarisme qui est dénoncé et les créateurs du jeu insistent bien sur ce fait en glissant quelques références subtiles au nazisme et au stalinisme. L’anglais pour le titre permet d’afficher ces deux « W » qui évoqueront peut-être les « world wars ». On sent par ailleurs qu’It’s a wonderful world est nourri par les dystopies incontournables du XXème siècle : Huxley et son Brave New World transparaît dans la critique de l’eugénisme et on entendrait presque le « Big Brother is watching you » d’Orwell en regardant la carte « Centre de propagande » avec les portraits d’un Leader. D’ailleurs, le titre même de « Leader Suprême » dénonce les régimes autocratiques avec le culte de la personnalité.

Néanmoins, le jeu va au-delà de ces critiques évidentes et contre lesquelles personne ne devrait s’élever, en prenant des risques : It’s a Wonderful World est une satire du capitalisme, de l’argent roi et même de l’argent dieu si l’on en croit le « centre financier ». Sur la carte, la place boursière est représentée comme un lieu sacré. Sur les vitraux, c’est le dollar ou les cours des actions qui s’affichent. Un homme en costume lève les bras au ciel comme pour remercier Dieu, sous une pluie de billets de banque. Des bancs sont disposés comme dans une église et les traders sont placés en ligne comme des enfants de chœur. Les Hommes sont sacrifiés sur l’autel de cette divinité, via le travail; les minuscules employés du « complexe industriel » semblent avalés par celui-ci. En outre, le jeu montre la connivence entre l’argent et le pouvoir, avec une petite pique dirigée vers une certaine société secrète dont on reconnaît quelques symboles. Par ailleurs, malgré le clivage apparent entre la guerre et l’argent, les deux vont de pair. Ils sont certes séparés sur la couverture de la boîte de base mais les couleurs employées sont complémentaires et la générale se tourne vers le financier et semble lui intimer l’ordre d’attaquer. Rien dans la mécanique n’implique une incompatibilité entre la voie militaire et la voie financière. Enfin, la consommation à outrance est dénoncée pour son impact environnemental à travers la carte « Contrôle du climat », pleine d’ironie, puisque ce fameux contrôle consiste à mettre la ville sous cloche alors que le monde autour est crevassé, desséché, presque mort.

Outre l’engagement politique, on peut aussi déceler dans It’s a Wonderful World une réflexion plus philosophique, inspirée peut-être des antiques. En effet, cette civilisation finalement inquiétante se caractérise par son ambition démesurée, marquée par les nombreux mouvements ascendants visibles sur les cartes : elles regorgent d’escaliers, de tours se perdant dans les nuages, d’engins aériens allant toujours plus haut. On y voit toute l’hybris de l’Homme, développée dans les tragédies grecques avec ces héros trébuchant pour avoir cru échapper à leur condition face aux dieux : celui-ci va même jusqu’à créer un « Soleil artificiel » et tenter de lutter contre la mort avec le clonage et la robotisation. C’est l’un des points forts de la thématisation d’It’s a Wonderful World de nous amener à des questionnements éthiques, sociaux, politiques.

Réalité virtuelle

La promesse est belle et on se réjouit à l’idée de construire ce monde terrible. On remarque des efforts pour respecter une cohérence thématique dans l’élaboration des cartes : l’usine de recyclage nécessite des matériaux pour produire… encore plus de matériaux. Les super-soldats sont obtenus moyennant de la science et octroient des bonus militaires. On s’amusera aussi de voir qu’il faut beaucoup d’or pour ériger le monument national qui ne produira rien, si ce n’est de la gloire.

En pratique, a-t-on vraiment le sentiment de développer notre Empire ? Malheureusement, la mécanique, très calculatoire, fait qu’on perd vite de vue les éléments que l’on bâtit. Pour faciliter la lisibilité du jeu, la règle vous invite à superposer les cartes au fur et à mesure en ne laissant visible que la production générée par la carte posée… mais de fait, cela occulte l’histoire derrière le résultat. Notre Empire n’est pas un paysage de constructions qui se dérouleraient sous nos yeux mais une colonne de production : c’est l’engine building, l’idée du moteur qui l’emporte. D’un côté, cela illustre une partie du thème, la froideur de cette société qui recherche la productivité, mais on aurait aimé garder toute la complexité de l’univers pendant les parties. On reste sur notre faim.

On aurait pu rester sur notre faim. Cependant, les concepteurs du jeu ont eu l’intelligence de proposer des modes alternatifs pour rendre l’expérience ludique plus narrative, et cela fonctionne plutôt bien. Vous laisserez vite le mode solo normal proposé, qui donne un simple objectif de scores à atteindre. Le mode solo à scénarios est beaucoup plus stimulant car il créé une situation de départ à chaque partie, avec des cartes spécifiques à construire pour atteindre votre but. Un texte accompagne chaque mission et malgré la brièveté de celui-ci, il approfondit l’univers et donne une ligne directrice à la partie. On retrouve un nouveau souffle et alors que je n’étais pas amatrice de jeux solos, It’s a Wonderful World m’a donné envie d’y revenir à plusieurs reprises.

C’est dans les campagnes que la scénarisation est la plus importante. Chaque partie bénéficie de sa propre histoire et l’issue de celle-ci impactera la suite de l’aventure. On a l’impression de faire des choix et on se surprend même à choisir de jouer d’une certaine façon pour orienter la campagne. C’est avec impatience que j’ai attendu l’ouverture de chaque enveloppe ou boîte mystère et avec frénésie que j’ai commencé une partie avec de nouveaux objectifs. Il y a le plaisir de la découverte mais aussi et surtout ces campagnes donnent vie au monde figé sur les cartes en leur insufflant du mouvement puisqu’il va changer au fil des parties. Le jeu de base est d’ailleurs modifié après la fin de la campagne, par l’ajout de cartes supplémentaires qui ne bouleversent pas la mécanique mais laissent une trace de l’expérience narrative. Quelle belle idée !

Une machine bien réglée

Mais au fait, comment on joue ? Cliquez pour découvrir la règle

Mise en place des Empires

Jeunes Leaders, il est temps d’établir vos Empires et de vous préparer au mieux pour les faire prospérer ! Votre but ? Devenir le maître du monde en développant votre civilisation et en l’auréolant de gloire… pour que celle-ci rejaillisse sur vous, évidemment !

Commencez par choisir la carte représentant l’Empire que vous dirigerez. Placez-la sur la phase B si vous souhaitez partir sur un pied d’égalité avec vos adversaires ou sur la phase A si chacun a envie de prendre des directions différentes.

Assemblez votre chaîne de production en associant les deux parties du plateau de jeu. Placez-y les différents éléments : les matériaux, l’énergie, la science, l’or et l’exploration puis, à proximité, installez le quartier des générales et celui des financiers. N’oubliez pas de garder à portée aussi cette ressource si rare mais si précieuse qu’est le krystallium, qui fonctionne comme un bonus remplaçant n’importe quelle ressource.

Les cartes sont mélangées et un paquet de sept cartes est fourni à chaque Leader (10 cartes s’il s’agit d’un duel).

Chaque leader choisit à tour de rôle une carte parmi l’ensemble des projets présents dans sa main, la pose devant lui face cachée avant de passer le paquet à son voisin. Quand tout le monde s’est décidé, on révèle notre sélection. L’opération se poursuit jusqu’à ce que tous les Leaders aient devant eux sept cartes qui seront des pistes de développement pour cette manche. Soyez vigilants dans vos choix, pensez à optimiser car c’est au terme de la quatrième manche que l’Empire dominant sera désigné.

Planification des projets

Pour conduire votre Empire à son apogée, il vous faudra être pragmatique : il vous sera difficile de mener à bien les sept projets que vous avez sélectionnés. Mieux vaut vous concentrer sur les plus porteurs. Placez dans votre zone de construction les cartes correspondant aux projets que vous souhaitez mener à bien. Les autres cartes ne sont pas perdues pour autant : vous pouvez les recycler pour obtenir la ressource de recyclage indiquée dans la bulle en bas à droite. Vous pouvez placer immédiatement la ressource obtenue sur l’un de vos projets en construction. Si un projet placé dans votre zone de construction ne vous intéresse plus, vous pourrez à tout moment le recycler également (mais vous perdrez les ressources placées sur sa carte).

Production

Il est temps de faire tourner les usines à plein régime ! On commence par produire les matériaux, puis l’énergie, la science, l’or et enfin l’exploration. Votre Empire vous permet de produire quelques ressources mais vous n’irez pas bien loin : c’est en bâtissant de nouveaux bâtiments ou en plaçant de nouvelles technologies dans votre Empire que votre production s’accroîtra. A chaque étape de production, regardez combien de ressources de ce type votre Empire est capable de générer. Récupérez autant de ressources dans la réserve et placez-les sur les cartes de votre zone de construction, en fonction des besoins du projet, indiqués en haut à gauche. La production vous permet de terminer un projet ? Placez la carte dans votre Empire : elle est immédiatement mise en service pour générer des ressources pour les prochaines productions. Si vous avez des ressources excédentaires, placez-les dans votre Empire : elles ne pourront plus être utilisées directement pour vos constructions mais vous pourrez les transformer en un krystallium dès que vous en aurez cinq en stock.

Petite subtilité : même si les Empires vivent dans la paix, vous souhaitez montrer aux autres votre toute-puissance et la concurrence s’affirme à chaque phase de production. Pour chaque ressource, on compare la production de tous les Empires et celui qui est le plus productif obtient un bonus de majorité (un jeton « financier » ou un jeton « générale », en vous référant au plateau de jeu).

Montée en puissance et victoire !

Jouez ainsi pendant les quatre manches. A la fin de la partie, comparez votre niveau de gloire avec vos adversaires en additionnant les points de victoire présents sur les cartes et sur les jetons et le produit de certains multiplicateurs. L’Empire le plus glorieux domine maintenant le monde et son Leader pourra s’en enorgueillir !


Vous voulez en savoir plus ? Je vous conseille de regarder la vidéo-règle de Yahndrev qui reste la référence en la matière : https://www.youtube.com/watch?v=VDshsPAfHto

Déchaînement productiviste

It’s a Wonderful World est un jeu centré sur la production de ressources : celles-ci vous permettront de construire des bâtiments ou de poser de nouvelles technologies, la plupart des cartes étant elles-mêmes génératrices d’autres ressources.

Le jeu exploite là une mécanique bien connue qui est celle de l’engine building, la construction de moteur, toujours très satisfaisante car elle permet une belle montée en puissance pendant la partie. Vous partez de presque rien et devenez petit à petit de vraies machines de production, et votre Empire s’étendra à vue d’œil. Rien de très neuf mais la mécanique est bien utilisée grâce au rythme parfait de la partie : vous n’avez que quatre manches pour développer votre Empire et c’est juste assez pour vous frustrer au moment où vous avez acquis de belles capacités de production parce que cela ne suffira quand même pas à tout faire. On évite ainsi d’atteindre un plateau où produire ne servirait plus à grand-chose car nous pourrions déjà tout construire. Le tempo mécanique vous mène plutôt à train d’enfer, sans vous épargner car vous savez que vous n’aurez pas le temps de tout faire et vous devez garder à l’esprit que la production de ressources est un moyen et non une fin en soi. En effet, les plus gros scores seront obtenus grâce à des cartes qui ne produisent rien ou peu mais qui viennent valoriser vos constructions préalables ou rapportent elles-mêmes beaucoup de points pour leur prestige. Au cours des manches, il faudra donc à un moment renoncer à développer davantage votre production, envisager de vous spécialiser, pour vous concentrer sur le scoring. Or, les cartes génératrices de points sont très gourmandes et vous aurez toujours le sentiment de manquer. Cela vous force à faire des choix et c’est une qualité indispensable pour ce type de jeux qui récompensera les meilleures stratégies.

Le jeu de Frédéric Guérard laisse effectivement peu de place au hasard. Le draft nous offre une bonne maîtrise sur le jeu, maîtrise d’autant plus importante en solo, grâce à un système de pools de cartes qui reproduit les sensations du draft et de pioche pour renouveler la main en cas de déconvenues. Vous la ressentirez également fortement à deux ou trois, mais un peu moins à plus de joueurs, comme souvent dans ce type de jeux, car vous reverrez moins les mêmes paquets. C’est à vous de composer votre tableau de construction à chaque manche et vous pouvez même choisir des cartes pour leurs ressources de recyclage afin d’accélérer les validations des cartes et de booster votre moteur. Dans les configurations les plus propices, le jeu devient très tactique.

Toutefois, sur ce point aussi, on ne peut pas dire qu’It’s a Wonderful World soit révolutionnaire. Du draft, de la production de ressources, un scoring avec des bonifications d’éléments construits, sur une thématique de civilisation ? Tout cela ne vous rappellerait pas quelque chose ? Ces éléments mécaniques étaient déjà présents dans l’inénarrable 7 Wonders et son petit frère 7 Wonders duel, et se retrouvent – hasard des calendriers – dans Hadara, sorti presqu’en même temps qu’It’s a Wonderful World. On en a vu plus d’un grimacer devant cette familiarité et reprocher à des jeux de 2019 leur manque d’originalité. Pourtant, les sensations de jeu sont différentes, que ce soit dans Hadara ou dans le jeu de Frédéric Guérard, de leurs illustres aînés ludiques. It’s a Wonderful World propose une expérience un peu plus complexe, plus exigeante en termes de planification, grâce au système de production séquentielle qui encourage les combos. La montée en puissance est galvanisée par ce système car le niveau de production dont vous disposez au début de la manche est appelé à évoluer très vite, parfois même avant la phase de production grâce au recyclage qui peut vous faire valider des cartes. Une carte nouvellement construite pourra servir aux étapes de production suivantes. Le jeu devient par conséquent calculatoire parce qu’il faut tout optimiser pour que la bonne carte soit construite au bon moment : pensez bien que la valeur de la carte sera tout à fait circonstancielle et une excellente carte de début de partie ne sera parfois plus intéressante dès la deuxième manche car les enjeux auront évolué. Le recyclage permet d’activer plus vite vos cartes mais cela implique de sacrifier des bâtiments que vous auriez pu construire. It’s a Wonderful World relève donc le défi mécanique des jeux dont il s’inspire en partie, et j’ai beaucoup aimé ce renouvellement des sensations de jeu et le plaisir d’effectuer des combos pour construire mon Empire.

Devenez les maîtres du monde

Sous des dehors d’unité des peuples, de monde harmonieux dans lequel les Empires vivent en parfaite intelligence, ne vous y trompez pas, It’s a Wonderful World est un jeu compétitif. L’investissement dans le domaine militaire à travers quelques cartes et la présence des jetons « générales » représente l’affrontement pour l’hégémonie mondiale. S’agit-il d’une simple course aux points de victoire ?

La mécanique de draft nous laisse espérer une vraie interaction puisque les cartes qui passent entre vos mains passent également dans celles de vos adversaires. Vous pouvez donc soit sélectionner une carte qui vous intéresse, soit en prendre une qui serait trop puissante pour l’un de vos rivaux. Ce contre-draft est malheureusement souvent exceptionnel dans d’autres jeux : par exemple, dans 7 Wonders, on espère que quelqu’un se chargera de bloquer à notre place car le bénéfice pour celui qui le fait est moindre. On finit par s’y résoudre pour éviter qu’un joueur survole la partie et devienne irrattrapable. Je trouve que Frédéric Guérard a su valoriser le contre-draft grâce à la mécanique de recyclage décrite précédemment : on se permet plus souvent de choisir une carte pour bloquer son adversaire parce qu’elle nous rapporte directement et peut rentrer dans notre propre stratégie en apportant la pierre manquante à l’un de nos édifices. En outre, en fin de partie, il est facile de mesurer les cartes les plus lucratives pour les uns et pour les autres, ce qui facilite le blocage.

Par ailleurs, tout ne se joue pas sur la victoire finale car l’auteur a créé un système de majorités dans la production, qui relance la concurrence à toutes les étapes du jeu. Celui qui produit strictement le plus de ressources obtient un bonus, un financier ou une générale qui valent chacun un point de victoire. Cela peut paraître anodin mais ces jetons fonctionnent ensuite avec des multiplicateurs présents sur plusieurs cartes et on n’a pas envie de donner ces points quand on pourrait les récupérer soi-même. La surveillance de la production de ses adversaires entre donc dans la stratégie de chacun.

Cependant, l’interaction s’arrête là et en pleines phases de jeu, on a tendance à être accaparé par notre propre développement. Lors de la révélation des cartes draftées, chacun annonce ce qu’il a choisi et pourtant, cela semble assez anecdotique car on ne jette qu’un œil discret à ce que posent les autres puisqu’au-delà de la maîtrise de la majorité, les choix de nos adversaires n’auront pas vraiment d’impact sur nos actions. Le contre-draft devient important surtout à partir de la manche 3, quand les tactiques deviennent lisibles puisqu’on commence à délaisser un peu la production pour investir dans de plus gros projets générateurs de points de victoire. Le manque d’interaction ne me dérange pas dans un jeu car j’aime aller au bout de mes manœuvres mais les aficionados du contact ludique regretteront sans doute l’absence d’échanges à d’autres niveaux.

Enfin, puisque l’on parle de devenir les maîtres du monde, il faut souligner la grande courbe d’apprentissage dans It’s a Wonderful World. Vous tâtonnerez lors des premières parties et ce n’est qu’avec l’expérience que vous augmenterez vos performances. Certains y arrivent plus vite que d’autres mais le fait est qu’il peut être décourageant pour un débutant d’affronter un Leader chevronné. Il faudra peut-être envisager quelques ajustements avec un système de malus pour le joueur le plus expérimenté et de bonus pour le néophyte afin de lisser les chances de victoire.

D’une chaîne de production à l’autre…

It’s a Wonderful World est un jeu simple, accessible par ses règles, mais profond. Typiquement le genre de jeu auquel on revient encore et encore par envie de retrouver les mêmes sensations. C’est bien le cas mais on sent également que la rejouabilité était au cœur des préoccupations de l’auteur et des éditeurs.

Tout d’abord, le renouvellement du jeu est assuré par la variété des cartes : elles sont non seulement nombreuses mais aussi diversifiées. Le jeu de base propose 79 cartes différentes dont beaucoup sont en exemplaire unique. Chacune d’elle affiche des prérequis et une production spécifiques. La plupart du temps, vous ne finirez pas le paquet au cours d’une partie, d’autant plus si vous ajoutez l’extension « Corruption et Ascension » et l’ordre sera toujours différent. Les stratégies vont donc évoluer en fonction des tirages. Cela fonctionne parce que le jeu est équilibré… en tout cas si l’on en croit Frédéric Guérard qui réagit à ceux qui reprochent à It’s a Wonderful World son déséquilibre en leur opposant un algorithme mathématique. J’ai déjà eu l’occasion d’exposer mon avis sur la question de l’équilibrage : les calculs et les formules les plus rigoureuses pèseront toujours bien peu dans la balance face à la subjectivité du joueur. Néanmoins, l’argument mathématique est à recevoir, je pense, pour nous sortir de notre zone de confort après plusieurs parties. Après quelques essais, on a déjà nos cartes de prédilection : l’ »usine de recyclage » est tellement utile au début, de même que la « centrale nucléaire ». Il suffit de recycler les bonnes cartes pour que la première soit immédiatement en service et la deuxième nous assure presque tout de suite la majorité d’énergie. Sauf que ces cartes ne sortent pas tout de suite ou qu’elles sont prises au premier tour de draft par l’adversaire et au fond, on se sent lésé. Pourtant, c’est l’occasion offerte sur un plateau d’explorer d’autres manières de se développer et on se rend alors compte que celles-ci peuvent être valables et qu’une seule carte ne présage pas de la victoire ou de la défaite. La richesse des cartes invite en tout cas à expérimenter de multiples stratégies. Les cartes Empires alternatives (faces A mais ceux qui ont une version kickstarter en ont beaucoup plus) vous guident dans cette voie même si je les ai vite mises de côté pour le plaisir de la recherche personnelle.

Le mode solo réjouira les amateurs pour ses scénarios. La mécanique de pools de cartes remplace astucieusement le draft : à chaque tour, vous choisirez vos projets à construire et à recycler parmi deux paquets de 5 cartes que vous examinerez successivement. Vous avez la possibilité de défausser deux cartes pour en piocher cinq nouvelles et garder l’une d’entre elles. La mécanique fonctionne bien et on se plait à essayer d’atteindre le score le plus haut, tout en satisfaisant les exigences du scénario. 

L’extension « Corruption et Ascension » participe évidemment à la rejouabilité, par son ajout de cartes tout d’abord. Quelques cartes « méga-production » permettent de rendre les parties plus spectaculaires. Néanmoins, ce sont les cartes corrompues qui modifient le plus nos habitudes, en boostant une partie de notre production en en sacrifiant une autre. Les cartes sont puissantes mais on les utilise avec parcimonie car elles peuvent aussi créer un manque très préjudiciable. La nouveauté est sympathique, pas indispensable mais ceux qui apprécient le jeu de base y trouveront leur compte car l’extension ne le dénature pas mais le prolonge agréablement.

Mais pour moi, ce sont les campagnes Héritage qui transforment le plus l’expérience It’s a Wonderful World : elles vous racontent une histoire mais font que chaque partie est unique.  Les nouvelles règles, les cartes en plus et le nouveau matériel vous obligent à réajuster vos stratégies et à regarder le jeu sous un nouvel angle. L’écriture est intelligente car il ne s’agit pas juste d’additionner les nouveaux éléments pour complexifier le jeu, de partie en partie. L’équipe conçoit parfois un twist mécanique pour un « one-shot » : à la fin de la partie, il est mis de côté pour laisser la place à une autre surprise. On ne rentre donc pas dans une surenchère de règles et cela donne un goût spécial à chaque scénario au point qu’on se dit qu’on rejouerait bien le jeu de base avec cette variation de temps en temps. Les campagnes Héritage constituent une belle alternative au jeu Legacy : vous ne détruisez rien et la campagne est rejouable à l’infini. Vous aurez même envie de la refaire car « Guerre ou Paix » comme « Loisirs et Décadence » sont bâties sur des embranchements qui font que vous n’ouvrirez pas toutes les enveloppes lors de votre premier essai. En outre, vous vous rendrez compte que les campagnes jouent sur les différentes configurations, avec des missions qui ne montrent tout leur potentiel mécanique qu’à un certain nombre de joueurs. Or, la scénarisation, le lien entre chaque partie avec un bonus pour le vainqueur et une compensation pour les perdants, donnent le sentiment de vivre une nouvelle expérience ludique et je pense que c’est une belle ouverture aux jeux Legacy pour ceux qui, comme moi, étaient frileux vis-à-vis de cette mode ludique. C’est même la cerise sur le gâteau car elles transforment le très bon It’s a Wonderful World en un excellent jeu.

Conclusion

It’s a Wonderful World ne vous bouleversera certes pas par son originalité mais a-t-on besoin toujours d’innovation, de mécaniques toujours plus recherchées et subtiles ? Celles de Frédéric Guérard fonctionnent terriblement bien et l’auteur a su apporter sa touche au jeu de civilisation. Les jolies trouvailles du gameplay, un propos fort, engagé, parfois caustique, une histoire qui se développe dans des scénarios inventifs, nous proposent une magnifique expérience ludique. Le développement du « monde merveilleux », avec son extension, ses campagnes et bientôt son nouveau standalone répond à un succès mais surtout à une promesse de plaisir de jeu toujours renouvelé. Promesse largement honorée jusqu’à lors et c’est avec beaucoup de curiosité que je suivrai la suite des aventures de l’équipe !

En dehors de la boîte : l’utopie, une arme politique ?

C’est à la Renaissance qu’on situe habituellement la naissance de l’utopie comme genre littéraire, avec l’œuvre de Thomas More, Utopia : dans son île de nulle part, préservée de la corruption extérieure, les Hommes vivent en harmonie dans un système réglé prônant le collectivisme et le communisme. L’individu et ses passions, l’ambition, la cupidité, s’effacent derrière le groupe. Chacun est éduqué et participe aux travaux nécessaires à la vie de la cité, tout en bénéficiant d’un temps de loisir quotidien.

On s’est très vite interrogé sur les buts de l’utopie : More, qui fit carrière en tant que représentant des commerçants de Londres, trésorier de la Couronne, chancelier de Lancastre puis grand chancelier du royaume en 1529, proposait-il avec Utopia un nouveau modèle politique, en lequel il croyait ? Le nom même donné à son œuvre, néologisme formé du grec ou-topos, le non-lieu, indique que l’humaniste avait conscience de la non-faisabilité de son projet. En revanche, celui-ci permettait de porter une réflexion philosophique sur le monde et, en creux, de critiquer le système politique de son époque.

Cette tendance de l’utopie à proposer, plus qu’un véritable projet, une grille de lecture des sociétés contemporaines de leurs auteurs, se retrouve à toutes les époques. Quelques années après More, l’abbaye de Thélème de Rabelais, décrite dans son Gargantua, propose une critique du système monastique. L’île des esclaves de Marivaux, au siècle des Lumières, permet d’interroger la hiérarchie sociale et le respect dû à l’autre par une inversion des rapports maître-valet… même si chacun reprend sa place à la fin de la pièce. Les exemples ne manquent pas et se trouvent même dans l’Antiquité : la pensée pré-utopique se construit aussi pour comparer l’univers imaginé au réel. Lorsqu’Ovide reprend le mythe hésiodique de l’âge d’or, ce temps où les hommes vivaient en harmonie avec les dieux et la nature, c’est surtout en utilisant des formes négatives pour dire que ce qui n’était pas nécessaire alors l’est devenu à cause des vices de l’humanité. D’autre part, à partir du XXème siècle, la contre-utopie se développe avec des récits qui présentent l’utopie comme réalisée mais néfaste pour l’individu : la dystopie souligne le caractère oppressif de l’utopie et, comme elle, n’est pas déconnectée de la réalité puisqu’elle prend ses racines dans les problématiques du monde contemporain.

Or, depuis la seconde guerre mondiale et l’émergence du nazisme et du stalinisme, l’utopie suscite la méfiance. Hannah Arendt, dans son ouvrage les Origines du totalitarisme, a montré les accointances entre les totalitarismes et les principes utopistes. Il suffit de lire par exemple la Cité du Soleil de Tommaso Campanella pour noter des points communs : dans cette utopie, la société fonctionne sur la base du culte du Bien et du Beau et les Hommes sont bons ou mauvais par leur naissance ; c’est la glorification de l’eugénisme pour l’harmonie collective, derrière laquelle s’effacent les individus, surveillés par un pouvoir théocratique. Hitler était passionné par l’Antiquité et notamment par le modèle spartiate et s’inspire de la vision platonicienne de la cité parfaite. On touche là aux limites de l’utopie qui devient une arme politique dangereuse si elle est mise en pratique… mais peut-on dès lors la considérer encore comme une utopie car elle perd son rôle d’apologue ? Le « nulle part » n’est pas une des multiples caractéristiques de l’utopie mais la condition même de sa conception.

Il est intéressant de noter les diverses récupérations du concept utopique qui s’opèrent en fonction des idées de chacun. Si certains continuent à défendre l’utopie littéraire, philosophique comme écriture politique permettant avant tout une réflexion sur nos sociétés, d’autres la condamnent en bloc. Ce rejet est toutefois souvent lié à des partis-pris politiques ou des visions personnelles du monde. Ainsi, l’écrivain Frédéric Rouvillois, dans son livre sur le nazisme qu’il intitule Crime et utopie, souligne comme d’autres l’ont fait avant lui le ferment utopique du totalitarisme. Cependant, sa lecture se fait plus orientée lorsqu’il associe à une utopie tout aussi dangereuse la recherche de liberté et d’égalité sociale liée au mariage pour tous et à la théorie du genre. En fouillant un peu, on s’aperçoit aussi que le reproche formulé à l’utopie est son opposition au christianisme…

Le réel danger ne serait-il pas de voir de l’utopie partout ? D’oublier sa dimension réflexive ? N’est-ce pas en considérant l’utopie comme une arme politique qu’on l’utilise précisément comme telle ?

Sources et sites consultés pour cet article :

It’s a Wonderful World sur le site de la Boîte de Jeu :
https://www.laboitedejeu.fr/its-a-wonderful-world/
It’s a Wonderful World sur le site d’Origames :
https://www.origames.fr/its-wonderfull-world/
TricTrac TV avec Benoît de la Boîte de Jeu et Rodolphe d’Origames qui exposent le projet It’s a Wonderful World et les campagnes Héritage :
https://www.trictrac.net/actus/its-a-wonderful-world-de-le-papotache
Ludographie de Frédéric Guérard :
https://www.trictrac.net/jeu-de-societe/liste/auteur-illustrateur/frederic-guerard
Interview de Frédéric Guérard sur le site undecent.fr :
https://undecent.fr/2020/04/06/interview-frederic-guerard/
Ludographie d’Anthony Wolff :
https://ludovox.fr/cp_ludopeople/anthony-wolff/
Présentation d’It’s a Wonderful Kingdom, le futur opus de la gamme :
https://www.youtube.com/watch?v=ylxlhN_EufM
Pour le « En dehors de la boîte » :
Article « Totalitarismes : de la terreur au meilleur des mondes », de Michel Freitag dans Revue du Mauss, 2005 : https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2005-1-page-143.htm
Article « L’utopie ou la nécessité des écarts entre l’idéal et la réalité », de Florent Bussy dans Le philosophoire, 2015 : https://www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2015-2-page-55.htm
Article « Comment l’utopie mène au crime : une nouvelle enquête sur le nazisme », d’Eugénie Bastié, pour lefigaro.fr, 2014 : https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2014/04/11/31005-20140411ARTFIG00248-comment-les-utopies-deviennent-criminelles.php
Article « Miguel Abensour, l’émancipation par l’utopie », de Nicolas Poirier pour laviedesidees.fr, 2017 : https://laviedesidees.fr/Miguel-Abensour-l-emancipation-par-l-utopie.html

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4 réflexions au sujet de « It’s a Wonderful World : un univers ludique merveilleux ? »

  1. Superbe review ! Tout est dit. J’y reviendrai sur l’ordi plutôt que le téléphone, ce sera plus agréable à lire.
    J’ai parcouru 5 bonnes minutes et je me suis déjà régalée de ton analyse !

    Aimé par 1 personne

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